ZFE : l’écologie ne se décrète pas, elle se construit

Edouard Hooper, Gas, 1940.
Edouard Hooper, Gas, 1940.

Intervention au Conseil municipal du 21 février sur le projet de Zone à faible émission. Voir la vidéo.

Chers collègues,

Deux paradoxes pour commencer cette intervention sur le projet de Zone à faible émission au Kremlin-Bicêtre.
– d’abord le cadre du débat : on ne nous demande pas vraiment un avis ce soir, on nous informe que le Maire a décidé que. L’insistance dans la délibération sur la « consultation citoyenne » est presque ironique puisque la délibération précise que la décision revient au seul maire. Drôle de façon d’aborder une question essentielle pour les Franciliens et les Kremlinois. On se croirait en pleine réunion du Grand débat national avec le président de la République : exprimez-vous, tout est déjà décidé.
– ensuite la contradiction de cette « majorité municipale » : il y a 3 mois, en novembre, autour de cette table, deux élus présentaient un vœu pour soutenir le pacte Finances-Climat, qui est une initiative visant à instaurer un impôt sur les bénéfices pour financer la transition énergétique. Ce vœu, le maire a décidé de ne pas l’inscrire à l’ordre du jour et donc de ne pas le voter parce qu’« il n’a pas de réalité locale ». Et il y a deux semaines, dans une vidéo sur les réseaux sociaux, vous nous disiez « penser global, agir local ». Mais agir local, ce n’est pas que agir localement, c’est aussi peut-être vouloir changer le monde, y compris au niveau d’un conseil municipal où on peut avoir des aspirations et des utopies.

Sur la ZFE en tant que telle, l’étude jointe précise des choses parfois étonnantes et assez déconcertantes. En ce qui concerne l’oxyde d’azote (NOx), l’étude jointe à la délibération précise explicitement que les « véhicules particuliers diesel de norme Euro 5, [sont] plus émetteurs que les véhicules particuliers diesel Euro 4 » (note 12, p. 35) autrement dit : un véhicule particulier diesel acheté en 2012 (Euro 5) émet d’avantage de NOx, que la ZFE a vocation à contenir, qu’un véhicule particulier diesel acheté en 2007 (Euro 4). Pourtant, le véhicule de 2012, qui est plus polluant en NOx, sera Crit’Air 2, quand le véhicule de 2007 sera Crit’Air 3. Élément assez étonnant.

D’aucuns expliqueront peut-être qu’il faut passer à la voiture électrique. Mais la production de véhicules électriques exige l’exploitation de minerais rares, notamment pour faire les batteries, exploitation qui est source d’importantes émissions de CO2. L’ADEME explique d’ailleurs dans une note que « le véhicule électrique a des impacts négatifs sur l’environnement, majoritairement durant sa phase de fabrication ».

Le diesel, on le sait, est très prisé au regard de son prix à la pompe, même si cela est moins le cas depuis quelques semaines et la taxation punitive voulue par le gouvernement. Voilà où je veux en venir : pour une part non négligeable de nos concitoyens, le transport en voiture est avant tout une question d’argent, l’objectif étant qu’il coûte le moins cher possible. Chacun convient que les véhicules non-classés et Crit’Air 5 sont les plus polluants, mais qui les possède aujourd’hui ? Ce sont les plus pauvres.

Le journal Marianne a réalisé une carte très instructive qui montre qu’en Île-de-France, les communes où se concentrent les plus importantes proportions de véhicule Crit’Air 5 sont aussi très souvent et presque toujours les communes où le taux de foyers vivants sous le seuil de pauvreté est le plus élevé. Au Kremlin-Bicêtre, nous sommes à 8,5 % de véhicules Crit’Air 5 et entre 15 et 23 % de foyers sous le seuil de pauvreté.

Source : marianne.net

À partir du 1er juillet, selon les chiffres recensés par la Métropole du Grand-Paris, sur les 9000 véhicules particuliers environ que compte le KB, 779, classés Crit’Air 5, ne pourront plus rouler en journée.

Une des conséquence de la ZFE sera donc d’empêcher les plus pauvres de se déplacer dans 79 communes d’Île-de-France (et quelles communes puisque ce sont les plus centrales) tous les jours de la semaine entre 8h et 20h, en tout cas de se déplacer autrement qu’en transports en communs. Quand on habite Le Kremlin-Bicêtre et qu’on travaille à Créteil ou Champigny ou Bondy ou plus loin encore, le trajet en transports en commun peut s’avérer interminable.

Or, on le sait, la mobilité est une liberté fondamentale au quotidien. Elle conditionne la sociabilité autant que la capacité à travailler par exemple. Cet arrêté du maire apparaît d’abord comme une punition : le couperet tombera au 1er juillet 2019. Vous possédez une voiture Crit’Air 5 ? Débrouillez-vous pour en changer d’ici-là, c’est le message de cette ZFE.

Ainsi donc nous revenons au sujet qui agite le pays depuis plusieurs semaines : une écologie qui est punitive. Et pas pour les grands groupes industriels qui rejettent des tonnes de CO2 chaque année ou les compagnies aériennes dont on ne taxe pas le kérosène, mais pour ceux qui sont tout en bas de l’échelle, qui vivent modestement de leur travail et n’ont pas forcément les moyens de changer de voiture tous les 5 ans. Car l’étude en annexe repose sur ce postulat essentiel : « La restriction de circulation des véhicules plus anciens modernise le parc technologique », comme un coup de baguette magique. Mais encore faut-il en avoir les moyens ! Une citadine d’entrée de gamme de marque française achetée neuve coûte entre 10 et 15 000 € (les véhicules coûtent encore plus cher).

Concrètement, la délibération ne dit rien sur l’impact local de la ZFE. Derrière les grands principes convoqués dans l’exposé des motifs se cachent pourtant des vies quotidiennes ! Une étude sociale a-t-elle seulement été faite ? Quelle est la réalité sociale et économique des familles qui seront touchées par une telle décision ? Quand on vit au Kremlin, qu’on n’est pas propriétaire de son logement (et quand bien même on le serait, il faut avoir fini de payer son crédit !), qu’on gagne un salaire normal, peut-on vraiment se permettre d’acheter un véhicule récent ? Les aides gouvernementales sont minces au regard du budget nécessaire.

La Métropole envisage-t-elle d’étendre l’aide à l’achat de véhicules électriques aux véhicules thermiques Crit’Air 1 et 2 par exemple ? La ville a-t-elle conduit une réflexion sur les aides, y compris financières, qu’elle pourrait apporter aux Kremlinois concernés par cette interdiction ?

Par ailleurs, la délibération ne dit rien du calendrier de la Métropole qui est pourtant très clair. Une nouvelle interdiction tous les deux ans. En 2021, ce seront les véhicules Crit’Air 4 qui devraient être interdits, en 2022 les Crit’Air 3, en 2024 les Crit’Air 2, avec pour objectif qu’à l’horizon 2030, l’ensemble des moteurs thermiques soient interdits. On parle d’interdictions massives à un horizon 5 ans, mais bizarrement cela ne figure nulle part dans la délibération. Ce calendrier s’accompagne-t-il d’une mise en œuvre progressive du Grand-Paris Express ? On évoque la gare Kremlin-Bicêtre Hôpital de la ligne 14 pour 2022-2023, bien après ces interdictions de véhicules.

Au Kremlin-Bicêtre, si le parc reste identique d’ici 2021, interdire les véhicules Crit’Air 5 et 4, c’est interdire 2267 véhicules tous les jours, selon les chiffres de Marianne. Soit un quart des véhicules que compte la ville. Vous envisagez d’empêcher un quart des véhicules du Kremlin-Bicêtre de rouler en semaine d’ici 2 ans. Et ce n’est précisé nulle part. Un Kremlinois qui remplacerait son véhicule Crit’Air 5 par un véhicule Crit’Air 3 d’occasion d’ici l’été, par exemple, sera obligé de re-remplacer son véhicule d’ici 2022, c’est-à-dire dans 3 ans. Est-ce que ça ne fait pas un peu beaucoup de dépenses pour un ménage classique ?

Enfin, ces interdictions posent la question du contrôle : qui en est chargé ? Par quels moyens ? Quelles sont les sanctions ? On n’a, sur ce point également, aucune information, pas même des pistes de réflexion, dans la délibération alors que l’interdiction que vous prônez est dans 4 mois.

Vous nous parlez d’une consultation, mais on n’en voit pas le début alors que vous prenez une décision qui s’applique demain. Qu’est-ce qui est envisagé pour Le Kremlin-Bicêtre ? Il conviendrait que la ville fasse un véritable diagnostic social auprès de chacun des foyers qui sera touché par cette décision afin que les Kremlinois soient parfaitement informés et surtout qu’ils puissent, le cas échéant, être orientés vers les structures sociales qui pourraient les aider à changer de véhicule par exemple. Outre les propriétaires de véhicules Crit’Air 5, il est urgent de contacter les propriétaires de véhicules Crit’Air 4 qui seront concernés par une interdiction dans 2 ans.

Cette décision est non seulement précipitée, mais surtout unilatérale. A minima, il conviendrait de prendre l’année 2019 pour mener ce travail indispensable d’accompagnement des Kremlinois. D’autant que nous avons les structures pour : le CCAS, le centre social, l’OPH qui pourrait faire une enquête auprès de ses locataires. En somme prendre un peu de temps pour gagner beaucoup de lien social.

Interdire par arrêté est d’une facilité déconcertante, construire des alternatives à la voiture qui est aujourd’hui un outil du quotidien pour certains Kremlinois demande du temps, de la concertation et de la réflexion. Tout le monde n’a pas une voiture qu’il n’utiliserait que le week-end, certains ménages dépendent de leur véhicule pour vivre au quotidien. Cette délibération fait fi d’un contexte social et économique qui est pourtant essentiel.

Ce soir nous discutons ZFE donc voiture, mais la réduction de la voiture dans nos villes ne peut se penser sans un réseau performant et régulier de transports en commun. Le gouvernement, si prompt à taper dans les poches des pauvres en peignant des taxes en vert pour faire croire qu’elles sont écolos, envisage la privatisation de la RATP : les bus en 2024, les tramways en 2029 et les RER en 2039 ! Quand on prend la 7 le matin au Kremlin-Bicêtre, on n’ose imaginer son état quand elle dépendra des logiques comptables et de profits privés ! Nous devons mener un combat politique pour un service public des transports en commun, qui pourraient — pourquoi pas ? — devenir gratuits demain par exemple… Certains élus de gauche l’envisagent pour Lyon par exemple. Par ailleurs, soutenons, en tant que collectivité, le pacte Finance-Climat pour faire financer la transition énergétique par les actionnaires et les plus riches aussi, et non par les seules classes moyennes et populaires.

L’écologie ne se décrète pas de façon péremptoire dans un bureau, elle se construit au quotidien avec chacun pour trouver ensemble de nouveaux modes de vie et de consommation.

Car c’est bien d’un modèle de société dont nous discutons.

Pour conclure, quelques propositions :

  • Prenons l’année 2019 pour mener un vrai diagnostic social de l’impact d’une telle ZFE au Kremlin-Bicêtre et conduire une concertation digne de ce nom ;
  • Agissons auprès de la Métropole et de l’État pour que les aides au changement de véhicule soient considérablement augmentés ;
  • Défendons un service public des transports en commun efficace et au service des Franciliens ;
  • Soutenons le pacte Finance-Climat et des mobilisations comme le mouvement des coquelicots qui agissent pour une transition énergétique durable et au service de tous.

Ne vous emballez pas, repassez en première pour ne perdre personne en route. Les classes moyennes et populaires méritent de la considération. Une ZFE précipitée aura pour seule conséquence de cantonner les plus modestes chez eux et de ne permettre qu’aux plus aisés de rouler, et personne ne veut d’un monde où les revenus conditionnent les libertés.


Addendum du 15 avril 2019 : la concertation ouverte par la Métropole permet de consulter les avis donnés par les collectivités voisines et les acteurs locaux. Tous sont mitigés, voire défavorables !

Addendum du 18 mai 2019 : Le Parisien révèle que moins d’une ville sur deux s’engage à mettre en œuvre la ZFE le 1er juillet prochain. L’unanimité tant vantée par la Métropole et certains élus n’est plus de mise. Dans beaucoup de communes, les élus sont sensibles aux difficultés, notamment financières, que pose pour les ménages une mesure aussi radicale, pensée sans concertation.

ZFE : l’écologie ne se décrète pas, elle se construit