L’humanisme : notre réponse au « progrès » du capitalisme prédatif

Contribution au congrès du MRC de décembre 2018

« Finalement nous ne sommes pas arrivés dans le monde idéal que semblaient promettre vers la fin du XXe siècle les musiques d’ascenseur et de galerie marchande. »
Baudouin de Bodinat, Au fond de la couche gazeuse.

L’année 2017 a massivement contribué à renforcer les paradigmes qui avaient jusqu’alors cours. Ce qui a été présenté comme un « Nouveau monde » s’inscrit en réalité dans le continuum du tout-libéral qui a essaimé ses pions dans toutes les forces politiques.

D’aucuns ont cependant su amorcer, à l’entrée dans le siècle, une première remise en question ontologique : la « démocratie participative », les nouvelles formes de militantisme sur les réseaux sociaux, la constitution de mouvements sont autant de témoins d’un tâtonnement politique qui cherche à recréer, notamment à gauche, un « parti de masse » capable de remporter les élections.

Dans le même temps, l’« esprit du 11 janvier » qui a un temps présidé à notre vision du monde a laissé place à une partition des citoyens en fonction de critères socio-culturels et économiques. Pour la gauche, il y a urgence.

Il s’agit pour nous de penser une vision du monde pour les dix ans à venir, car la politique se nourrit du temps long et parce que, face à la multiplication des évolutions, tant philosophiques que techniques, il convient d’opposer un nouveau modèle idéologique que la gauche n’a pas encore su construire précisément. Comme le disaient Michel Charzat, Jean-Pierre Chevènement et Didier Motchane, un parti pour « faire du socialisme en France une réalité » (Frontière, n°1).

Or, il nous faut concilier la succession des cycles électoraux et des choix que le Mouvement Républicain et Citoyen doit faire rapidement, pour assurer une emprise sur le réel dans les mois à venir, avec ce mode de pensée plus lent : c’est une fois qu’elle aura réussi à proposer une vision globale que notre famille, la gauche républicaine, pourra prétendre à l’hégémonie.

Pour cela nous devons affirmer que l’humanisme est notre réponse à ce qui est présenté comme un progrès par le capitalisme prédatif, celui qui s’attaque au cœur même du citoyen. D’abord par l’impérialisme destructeur qui consacre la financiarisation du réel au point de broyer l’homme ; ensuite par une volonté transhumaniste qui fait de l’homme développé le nouvel eldorado et à laquelle la pensée politique peine à apporter des réponses.

——————————

Le XXIe siècle marque la connivence entre capitalisme prédatif et impérialisme destructeur, ce dernier étant, comme l’expliquait le CERES en convoquant Lénine, « le stade monopoliste du capitalisme » (Frontière, n°13) avec comme premier fondement une dimension économique. La perversité de l’impérialisme contemporain, c’est bien sa capacité à s’immiscer dans les appareils d’État pour mieux les couler de l’intérieur en agissant au nom des intérêts économiques nationaux — et donc en confondant intérêt général et croissance économique, comme si l’augmentation de la seconde était la condition sine que non de la réussite du premier. Ainsi du CETA et du TAFTA, traités d’échanges internationaux qui condamnaient la France à subir le joug d’une loi dictée et, pire encore, rendue par des multinationales sans attaches ni frontières. La première des difficultés consiste à combattre par la politique des règles économiques, car les intérêts sont rarement convergents. Là où le législateur essaie de poser des jalons et des gardes-fous, l’impérialisme économique raisonne avec d’autres échelles : celles du profit et du rendement. Cela questionne notre capacité à penser un modèle idéologique au-delà des mesures ponctuelles, en tentant de répondre à une question centrale : peut-on penser l’ambition de la transformation sociale progressiste dans un cadre résolument perverti ? De « l’organisation de l’exploitation des nations par une nation dominante », nous assistons — souvent impuissants, mais jamais les armes aux pieds — à l’organisation de la destruction des nations par des groupes d’intérêts surpuissants qui nous obligent : cet impérialisme, parce que sa fonction première est de détruire le collectif, réclame, et même exige, aujourd’hui des États des lois qu’il destine à l’augmentation infinie de son profit financier.

C’est cette même logique qui a conduit, par exemple, la Suède à privatiser sa propre École. « Les entreprises scolaires sont une part naturelle du modèle suédois », précise le père de cette réforme. Cette volonté du « tout privé » contre un système public nécessairement néfaste produit aujourd’hui ses conséquences après avoir gangréné de l’intérieur le système : profs payés par des entreprises privées, absence de bibliothèque dans l’établissement, complaisance des syndicats, élèves vus comme des « clients », etc. Le mouvement est entériné depuis une trentaine d’années, avec la complicité des sociaux-démocrates et des libéraux qui se sont succédés au pouvoir. Lorsqu’une des entreprises scolaires fait faillite, c’est 11 000 élèves et 1 600 employés qui sont sur le carreau. Et la France de suivre doucement ce mouvement en soumettant sa politique éducative à des réformes essentiellement comptables, qui guident par exemple des suppressions de postes à venir dans le secondaire.

Dans ce mode d’organisation du monde, on trace et on creuse une frontière entre les rares à posséder beaucoup, pour ne pas dire trop, et la majorité qui vit sans — presque — rien. C’est par ce prisme qu’il faut lire les discours politiques et économiques. Ainsi François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France, précisait sur France Inter en juin 2018 que « certains [pays voisins] ont conduit des réformes plus tôt que nous. Ce que nous donnent les enseignements pratiques, c’est que les réformes marchent partout. […] Sur la longue durée, le service public a été un atout de la France, performant, innovant. Mais aujourd’hui il coûte trop cher, et beaucoup plus cher que chez nos voisins européens. Nous avons des marges d’économie. Sur ce point, il faut non pas qu’on fasse diminuer les dépenses publiques, il faut en ralentir la croissance. Il faut revenir autour de 0,3 %, ce n’est pas considérable en chiffres, mais il faut le traduire en action ». Si « ce n’est pas considérable en chiffres », c’est surtout un saut politique de grande ampleur qui ne repose sur aucune argumentation tangible, mais fait appel à une forme de superstructure qui se justifie elle-même sans aucun autre objectif : les réformes marchent. Cela suffit pour donner un blanc-seing au programme libéral du gouvernement et jouer avec les mots pour ne pas avouer leur vérité : la volonté de privatisation à marche forcée.

Penser l’humanité demain passe donc par une remise en cause radicale des paradigmes actuels.

Pour penser un nouveau système, on ne peut évacuer la question fondamentale du travail qui cristallise les débats pour la décennie à venir. La campagne présidentielle de 2017 l’a présentée par le prisme du revenu universel d’existence, comme respirateur artificiel pour une partie de la population et, conséquence non avouée, cache-sexe d’une impuissance, voire d’une déconstruction, de l’État social et protecteur, d’où le soutien, encore récemment en juillet 2018, de personnalités comme Barack Obama. Donner à tous mensuellement, c’est pouvoir leur reprendre par ailleurs dans les dispositifs qui existent déjà : APL, RSA, AAH, etc. Mais la solidarité nationale ne saurait se réduire à un chèque mensuel qui ne ne serait pas en mesure de répondre précisément à la difficulté sociale ou économique de chacun.

D’autant que le revenu universel évacue une question fondamentale pour le travailleur : celle de la dignité. L’équilibre social repose en effet sur un travail qui permet de vivre d’une part et des mécanismes de redistribution par la solidarité entre les citoyens d’autre part. En somme, la dignité des premiers permet de financer la dignité des seconds, en sachant que ces deux versants sont aisément perméables et que tout un chacun est susceptible de connaître ce type de traversée. Fondamentalement, le travail est le moyen de l’émancipation collective ; aujourd’hui, il se mue trop souvent en souffrance et en carcan contraignant. Cela a pour conséquence une dégradation de la santé mentale et physique des salariés : souffrance, dépression, burn-out. Pire encore, les salariés font face à une situation de stress permanent dans la mesure où leurs situations deviennent de plus en plus instables. Les « lois Travail » des gouvernements Hollande et Macron ont conduit le salarié à une position uniquement défensive en donnant raison au capitalisme prédatif qui s’attaque à la chair même du travailleur : on discute désormais de baisses de rémunérations et de charges de travail augmentées par le chantage au poste.

——————————

La problématique du travail interroge aussi l’avenir de l’humanité à l’heure de la mécanisation expansionniste. En quelques dizaines d’années, les recherches en intelligence artificielle, en robotique et en génétique/génomique ont fait des bonds colossaux à l’origine de questions insolubles de nature ontologique pour l’homme, jusque dans sa propre humanité. Ces thèmes sont apparus récemment dans le débat public et sont le plus souvent abordés sous l’angle d’un concept fourre-tout, celui de transhumanisme, destiné à marquer les esprits en mélangeant à dessein progrès scientifique et science-fiction. Si le politique tâtonne aujourd’hui encore sur ces sujets, force est de constater que les sujets sociétaux sont désormais les plus clivants : PMA, GPA ou encore euthanasie, les citoyens réagissent de manière épidermique à toute modification de l’ordre social traduisant, en creux, une remise en cause des constantes anthropologiques.

« Ceux qui décideront de rester humains et refuseront de s’augmenter auront un sérieux handicap. Ils constitueront une sous-espèce et formeront les chimpanzés du futur », déclarait déjà en 2002 Kevin Warwick qui s’est lui-même implanté des puces dans le cerveau pour essayer de communiquer avec des machines par télépathie. L’homme comme fin en soi est désormais mis en débat : de la naissance à la mort, le mouvement transhumaniste questionne toute idée de finitude et se veut le nouveau Prométhée. Cette prétention à la toute-puissance métaphysique oblige les humanistes que nous sommes à ne pas abandonner le combat et encore moins à s’abandonner à ce nouvel eugénisme qui nous menace.

La logique d’ensemble ne fait pas l’économie d’un entrisme permanent dans la vie quotidienne. La France compte aujourd’hui près d’un téléphone portable par habitant (0,91) ; selon l’INSEE, les plus âgés regardent davantage la télévision que les plus jeunes qui lui préfèrent les écrans portables (tablettes, smartphones) ; plus de la moitié de la population mondiale dispose désormais d’une connexion internet, 93 % des utilisateurs de réseaux sociaux y accèdent depuis un mobile ; bref, les écrans sont partout. De plus en plus de médecins alertent l’opinion aujourd’hui sur ce danger pour les enfants : la surexposition aux écrans, dès le plus jeune âge, pourrait entraîner des troubles autistiques qui grèvent le développement cognitif des enfants et conduisent à des difficultés de concentration et donc d’apprentissage. Il y a là un indéniable enjeu de santé publique.

Ces écrans que l’on fixe et qui se veulent des fenêtres sur le monde cachent en réalité la collecte permanente de données personnelles et la numérisation du réel qui nous entourent. L’Union européenne s’est saisie de cette question en appliquant en 2018 le Règlement général sur la protection des données (RGPD) qui consacre par exemple une information aux utilisateurs sur les données collectées ou encore un droit à l’oubli. Cette avancée est essentielle car elle rappelle que les données personnelles sont un des éléments qui définissent l’individu sur les réseaux numériques. À l’heure du big data et de la collecte en masse, y compris des données de santé, alors que les écrans font écran, le RGPD permet des gardes-fous, même si les industries numériques progressent à grandes enjambées vers la globalisation de l’information, laquelle ne se construit que contre l’idée que l’homme peut et doit garder une vie privée.

Qu’il s’agisse de la numérisation de nos existences ou des fantasmes transhumanistes, le politique est aujourd’hui davantage spectateur qu’acteur des évolutions en cours. La tâche est immense et l’enjeu est de taille : dire le droit là où celui-ci n’existe pas encore, le faire appliquer là où les acteurs de ces évolutions souhaitent s’y soustraire. Plus encore, il s’agit de proposer un projet politique là où seuls les intérêts financiers et fantasmatiques évoluent.

La Chine nous fournit l’exemple même d’un État sans le droit où les évolutions technologiques servent un pouvoir, fût-il public, au mépris de toute finalité sociale. En 2020, tous les citoyens seront notés en fonction de leur comportement : casier judiciaire, incivilité, endettement, même leurs opinions politiques auront une incidence sur une note. Ceux qui seront mal notés verront leurs droits les plus élémentaires restreints : entrave et contrôle de la mobilité, augmentation du prix du crédit, restriction de l’accès à l’éducation, etc. Les autorités chinoises sont en train de créer une nouvelle réalité, où la technocratie — dans son sens plein et entier —, aidée par une utilisation tous azimuts des outils du numérique, est vouée à régir la vie quotidienne au point de créer des citoyennetés à plusieurs vitesses, donc des droits et des devoirs individualisés.

Par le prisme des données personnelles, c’est tout l’enjeu de l’intrusion du numérique dans la vie courante qui est mis en lumière. Or, s’il ne faut pas rejeter en bloc toute avancée, il nous faut construire une réponse politique à une vision du monde qui consiste à vouloir augmenter l’homme physique. Cela est particulièrement vrai en ce qui concerne la naissance : des « bébés éprouvettes », on est arrivé à la revendication, par toute une partie de la gauche, de la gestation pour autrui comme principe d’émancipation des couples stériles, en occultant volontairement le fait qu’il s’agit de louer un ventre pour revendiquer un droit à l’enfant. Le courant transhumaniste consacre le droit individuel — et son corollaire de revendications privées qui doivent faire l’objet de lois — contre des droits communs qui s’appliquent à chacun. Or, quand la politique se mêle de désir, elle s’engage sur une pente glissante dont les objectifs sont plus que flous. Nombreux sont dès à présent les philosophes et scientifiques, au premier rang desquels Jürgen Habermas ou Jacques Testart, à mettre en garde contre la généralisation, déjà à l’œuvre, d’un eugénisme libéral d’autant plus pernicieux qu’il prétend prendre appui sur le principe d’égalité.

Il ne faut de même pas confondre soin et augmentation physique. Il est indispensable de rappeler que, dans cette période de développement effréné de la technique, tout progrès scientifique n’est pas de facto générateur de progrès humaniste et social. De même « aucune technologie constructive ne peut se départir d’une technologie destructive » (Théophile Le Méné, « Le transhumanisme n’est pas un humanisme »). C’est bien un modèle de société que le courant transhumaniste interroge. En faisant la promotion d’un homme augmenté, il érige le technicisme en dogme et contribue donc à installer un carcan qui tend à réfréner toute démarche critique. C’est finalement une prédation dirigée contre la qualité de citoyen. « Animal politique » défini par Aristote, le citoyen est en effet celui qui adhère en conscience aux principes fondamentaux de la République, en dehors de toute manipulation technologique.

——————————

Pour porter efficacement l’humanisme contre ce qu’on nous présente comme un « progrès » linéaire et donc incontestable — pourquoi le serait-il puisqu’il s’appelle Progrès ? —, il est impératif de raviver le clivage gauche-droite, dans une période où plus les frontières sont floues, plus les néo-libéraux sont libres d’avancer leurs pions — et leurs réformes structurantes qui ont pour vocation de déstructurer l’État républicain en se cachant derrière un « nouveau monde » qui ressemble furieusement au pire du thatchérisme. Slavoj Zizek explique à propos de la Révolution française qu’« en un mot, ce qu’exige la sensibilité libérale, c’est une révolution décaféinée, une révolution qui n’aurait pas le goût de la révolution » (Robespierre : entre vertu et terreur). En 2017, Emmanuel Macron lui-même publiait sa propre Révolution

Aux discours lénifiants du dépassement permanent, toujours placé au service des puissants, nous devons opposer une double grille de lecture. D’abord horizontale en rappelant ce qu’est la gauche, ce qu’elle a permis et la vision du monde progressiste et républicaine qu’elle continue, avec nous, de porter, y compris en définissant ce que nous entendons par républicanisme : des fondations construites sur l’égalité des citoyens, comme condition de la liberté. Verticale ensuite en dénonçant la coupure entre des élites mondialisées qui bénéficient à plein régime de la mondialisation et des classes moyennes et populaires qui se paupérisent et basculent dans une radicalité politique, économique, sociale et même identitaire.

D’un point de vue du contenu politique, il faut aussi avoir conscience que les seuls arguments de la raison ne suffiront pas. Les idées politiques doivent avoir pour finalité de toucher les affects et les sentiments, remuer les tripes des citoyens pour créer un élan partisan. De l’angoisse pourra naître la volonté, de la colère l’engagement, de l’indignation l’envie de transformer radicalement le pays pour sortir de quarante années de discours moralisateurs et anxiogènes. En somme, susciter un engagement fort de café pour redonner du corps à l’histoire révolutionnaire du pays et faire advenir un patriotisme de gauche, fier et ouvert.

Cette tension permanente à entretenir permettrait de mobiliser des citoyens de gauche déboussolés et perdus qui hésitent dans leurs choix électoraux, car, comme l’analyse François Ruffin quant à sa campagne législative, « c’est oublier que, pour les gens, l’unité devrait aller de soi, divisés, on a simplement l’assurance de perdre » (Le Monde diplomatique, juin 2018).

Nous ne sommes pas seuls, mais nous sommes isolés les uns des autres. Notre congrès, en théorisant un nouveau modèle idéologique pour notre courant de pensée, a l’occasion unique de travailler efficacement au rassemblement de la gauche républicaine, laïque et sociale.

L’humanisme : notre réponse au « progrès » du capitalisme prédatif